MARTY SUPREME de Joshua Safdie
- Zoé Grandcolas
- il y a 16 heures
- 4 min de lecture

LE MOT : PULSION
Dès les premières minutes, Marty Supreme impose une évidence : celle d’un cinéma du corps, du mouvement et de la tension. Joshua Safdie signe ici un film en immersion totale, porté par une photographie saisissante où la caméra épouse chaque geste, chaque déplacement, chaque respiration de son acteur principal. Elle ne se contente pas d’observer : elle suit, traque, accompagne. Le spectateur n’est pas à distance, il est dans le match.
Ce que le film provoque tient presque de l’expérience physique. Les frissons, l’adrénaline, la pression du jeu : c’est là que Marty Supreme touche à quelque chose de profondément cinématographique. Être acteur, ici, ce n’est pas imiter un champion, c’est l’être. Pas le devenir, mais le posséder. Timothée Chalamet transpire littéralement son personnage. On sent, à chaque échange, le poids des années d’entraînement consacrées à ce rôle de pongiste. Cette implication totale rappelle les grandes performances de transformation, à l’image de Rami Malek dans Bohemian Rhapsody. Chalamet s’impose définitivement comme un acteur majeur, à la hauteur de l’ambition du film.
La mise en scène de Joshua Safdie impressionne par sa précision. Les plans sont fins, intelligemment pensés, toujours au service du mouvement. La caméra semble parfois provoquer l’action elle-même, comme si le spectateur devenait acteur du jeu. Et tenir le public pendant près de 2h30 sans essoufflement relève de l’exploit. Safdie maîtrise un savoir-faire rare : celui de guider ses acteurs pour créer une atmosphère unique, presque hypnotique. Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti cette concentration extrême, ce sentiment d’être happée par un film au point d’en oublier le reste. Même face à un sport qui m’était totalement étranger, je me suis retrouvée dans les tribunes, à croiser les doigts, à encourager silencieusement ce Marty, pressé d’être à la hauteur de ses prétentions comme de son talent.
Marty est un personnage animé par une détermination presque obsessionnelle. À peine dans la vingtaine, il rêve de réussite dans un sport encore méconnu, mais sa foi absolue en son destin lui permet de conquérir tout ce qui se dresse sur son chemin. Le film adopte alors les codes d’un thriller, presque policier, où chaque geste semble prémédité avec toujours une part de maladresse. Son plan est clair, stratégique : saisir la moindre opportunité pour devenir ce qu’il s’est promis au plus profond de lui-même : Marty Supreme, l’icône du tennis de table.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Marty Supreme n’est pas un simple film de ping-pong étiré sur deux heures. C’est avant tout l’histoire d’un homme coincé dans une place qui n’est pas encore la sienne, alors que son esprit et son cœur sont déjà ailleurs. Sa soif de jouer, de prouver, est communicative, mais aussi destructrice. Le film montre avec justesse le mécanisme des œillères : rien ni personne ne pourra l’arrêter. Il ne reculera devant rien. C’est un film qui parle de rêves, de prises de risques, de situations parfois absurdes, et même de fantasmes — jusqu’à coucher avec une grande célébrité pour toucher à quelque chose de plus grand que soi.
Le pouvoir est brillamment incarné par Rockwell, symbole d’un système où le sport, comme le reste, est dirigé par l’argent et l’influence. Marty Supreme pose alors une question centrale : comment relier talent et pouvoir ? Marty y répond par l’audace, la ruse et le culot. Forcer le destin, franchir des portes que l’on pensait infranchissables, le film en offre l’une des représentations les plus marquantes.
L’amitié occupe aussi une place essentielle. Marty a le « je t’aime » facile, notamment dans sa relation avec Wally, interprété par Tyler, The Creator. Une amitié faite d’entraide, de folie et de rêves communs, unis par une passion brûlante. Marty sait séduire, s’entourer, fédérer. Il obtient ce qu’il veut parce qu’il comprend les autres autant qu’il se comprend lui-même.
Côté amour, la découverte d’Odessa A’zion est une vraie réussite. Bien que secondaire, son rôle est capital. Présente du début à la fin, elle incarne un ancrage émotionnel fort. La scène finale à la maternité est sans doute l’une des plus bouleversantes du film : Marty qui crie enfin qu’il est le père, qui dit « je t’aime » pour la première fois, qui découvre son enfant derrière une vitre. Ses pleurs ne sont pas seulement ceux de la victoire au Japon, mais ceux de la reconnaissance. La preuve ultime qu’il était capable. Qu’il est devenu l’homme qu’il voulait être. À cet instant, il n’a plus rien à prouver. Son cœur peut enfin s’apaiser et aimer.
L’aventure avec Kay Stone, interprétée par Gwyneth Paltrow, vient comme une cerise sur le gâteau. Relation interdite, jeu de pouvoir, stratégie face à Rockwell, mais aussi soif d’argent et de reconnaissance. Purement sexuelle en apparence, cette relation est pourtant essentielle : elle écoute Marty, et c’est peut-être exactement ce dont il avait besoin à ce moment-là.
La partie plus « action » apporte un rythme parfois chaotique, volontairement excessif. La scène de la baignoire, la course au chien, le chantage, l’argent comme obsession absolue, un symbole de liberté et de réussite. Certaines situations frôlent l’absurde, voire sont tirées par les cheveux, mais participent au folklore du film. La séquence finale dans les champs, violente et inattendue, semble presque être un bonus offert par le réalisateur pour le plaisir du cinéma pur. Et étrangement, ça fonctionne.
Enfin, le cœur du film : le tennis de table. Véritable révélation. J’ai découvert un autre niveau, un autre regard sur ce sport que je pensais lointain, presque hostile. Les matchs sont hypnotisants. La réalisation sublime chaque échange : la sueur, les cris, les visages, le temps suspendu. Les plans s’étirent, la tension s’installe, le stress devient presque physique. J’ai littéralement retenu mon souffle, la bouche ouverte, comme si je vivais le moment en direct.
Marty Supreme est un film habité, intense, parfois excessif, mais profondément incarné. Un film sur l’ambition, le pouvoir, l’amour et le prix à payer pour devenir celui que l’on rêve d’être, ou plutôt aller au bout de son talent.




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