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UN MONDE FRAGILE ET MERVEILLEUX de Cyril Aris

  • Mathis Gautherin
  • il y a 12 minutes
  • 3 min de lecture

LE MOT : ESPOIR

Avec Un monde fragile et merveilleux, Cyril Aris franchit un cap décisif dans sa carrière. Premier long-métrage de fiction du réalisateur, présenté en compétition aux Giornate degli Autori à la Mostra de Venise — où il a remporté le Prix du Public — le film a également été sélectionné pour représenter le Liban à la 98e cérémonie des Oscars dans la catégorie Meilleur film international.


Avant cela, Aris évoluait dans le documentaire, notamment avec Danser sur un volcan, récompensé d’une mention spéciale du jury au Festival de Karlovy Vary. Sa patte artistique s’y affirmait déjà : une authenticité émotionnelle avant tout, la forme venant toujours après le ressenti. Cette sensibilité irrigue pleinement ce passage à la fiction.


Le film met en scène une dualité forte. Celle d’un amour romantique — entre Nino et Yasmina qui se retrouvent à l’âge adulte, après s’être aimés enfants — pris dans un contexte politique marqué par la guerre. Une dualité symptomatique des contradictions de la société libanaise : soif de vivre, instants de joie, élans d’espoir, aussitôt rattrapés par la désillusion et les conflits récurrents. Mais Aris ne filme jamais cette tension de manière brutale. Elle s’installe par un glissement progressif. Le réel s’infiltre doucement dans l’intime.


L’histoire et la politique font partie intégrante du quotidien libanais ; elles pénètrent jusque dans la sphère amoureuse. Dès lors, une question douloureuse émerge : comment continuer à créer, aimer, espérer quand le pays s’effondre autour de soi ? Faut-il rester par amour pour sa terre, au risque de s’y consumer, ou s’exiler avec ceux qu’on aime pour se protéger des bombes, quitte à se déraciner ?


Ce dilemme devient l’élément perturbateur et transformateur de la relation entre Nino et Yasmina. Beyrouth s’interpose entre eux, devenant le troisième personnage du film. Lui veut croire qu’il est encore possible de construire ici. Elle, doute, envisage le départ et même l’idée de partir seule pour offrir un avenir plus stable à sa famille.


La ville est filmée dans toutes ses contradictions : les couchers de soleil sur la mer, le dîner de mariage rythmé de danse et de joie dans le restaurant libano-italien de Nino, les moments de joie entre Nino, Yasmina et leur fille ; mais aussi les plages couvertes de déchets, la fatigue des habitants marqués par les traumatismes, le bruit sourd des bombardements. Le merveilleux et le catastrophique cohabitent sans cesse.


Ce qui sauve les personnages de ce chaos psychologique et physique, c’est l’onirisme. La métaphore de l’île — qui évoque la plage rose d’Antonioni dans Le Désert rouge (1964) — agit comme refuge. Cette île, on l’assimile rapidement à une Beyrouth rêvée, libérée des conflits (bien que non explicité), qui respire l’amour et la bienveillance. Elle symbolise un paradis possible, un équilibre entre amour éternel et harmonie familiale.

La métaphore du train est tout aussi forte. Elle renvoie à la fragmentation du Liban et de ses pays voisins, autrefois connectés culturellement. Les rails détruits par la guerre deviennent le symbole d’un temps révolu, nostalgique. En se réappropriant cette voie ferrée — détruite le jour de leur naissance — Nino et Yasmina les transforment en refuge. Les trains qui se remettent en marche agissent comme une résurrection, clin d’œil au mythique L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat des frères Lumière (1895). Des ruines, naîtra un Liban où la guerre sera un lointain souvenir.


L’essence du film tient dans cette cohabitation permanente entre le fragile et le merveilleux, entre la catastrophe et le rêve. Mais ce questionnement — partir ou rester — dépasse largement le Liban. Dans un monde traversé par les crises économiques, politiques et écologiques, comment promettre à un enfant un avenir vivable ? La catastrophe climatique accentue cette angoisse, à savoir : que peut-on encore transmettre comme horizon ?


On sent aussi l’influence du cinéma italien, notamment de Vittorio De Sica, dans cette capacité à mêler drame, satire et comédie sentimentale. Cette hybridation méditerranéenne (le Liban et l’Italie bordent la même mer) fait écho à l’ADN libanais : survivre par le rêve dans un pays qui vacille sous nos propres yeux, nous envahissant dans un sentiment d’impuissance. Elle se manifeste même concrètement dans le restaurant libano-italien de Nino, dans son prénom à consonance italienne, dans son énergie solaire.


Doux sans être naïf, mélancolique sans être désespéré, Un monde fragile et merveilleux est donc un film d’attachement, qui fait jaillir des questionnements universels sur l'enracinement et le déracinement, ainsi que la quête d’un avenir meilleur. Aris n’y répond pas frontalement, certes. Mais, il observe, avec tendresse. Et c’est précisément dans cette coexistence du fragile et du merveilleux que son long-métrage trouve sa plus grande force : celle d’être un grand film.


 
 
 

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