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UNE FEMME D’AUJOURD’HUI de Robert Guédiguian

Noé Girot
il y a 10 minutes
6 min de lecture

LE MOT : DÉPASSÉ

Robert Guédiguian, cinéaste emblématique de Marseille, nous livre un nouveau portrait de la cité phocéenne. Alors qu’il semblait en phase avec son époque lors de la réalisation de films tels que Marius et Jeannette ou À la vie, à la mort, il apparaît ici en décalage complet avec les enjeux de société actuels, incapable de se mettre à la place d’« une femme aujourd’hui ». On ressent nettement les limites de la réflexion d’un homme, septuagénaire, blanc, déconnecté de toute réalité sociale contemporaine.


D’un point de vue esthétique, il se dégage quelque chose de fade et d’artificiel, qui ne retranscrit en rien la période dans laquelle nous vivons, et encore moins l’atmosphère propre à la ville de Marseille. Cette froideur photographique aurait pu être intéressante si elle avait servi à souligner le quotidien minutieux et linéaire de Juliette (Marilou Aussilloux) au début du film. On comprend cependant que telle n’est pas l’intention, puisque cette esthétique se poursuit uniformément jusqu’à la fin. Aucune prise de risque dans les mouvements de caméra, la colorimétrie, le montage ou la composition des plans : on se contente de filmer, sans jamais affirmer un véritable parti pris visuel. Rien ne passe par l’image ; tout est confié aux dialogues, sans laisser la moindre place au non-dit, à la suggestion, au langage corporel ou aux regards, alors même que ces éléments savent si bien retranscrire le traumatisme d’une personne ayant vécu un viol. Sur ce thème central du film, le traitement que propose Robert Guédiguian révèle une vision rétrograde et superficielle des enjeux qui l’entourent.


Le point de départ, la scène de viol, est filmé sous son angle le plus « classique » : on y montre ce que le grand public peut accepter à l’écran, ni plus pour ne pas trop choquer, ni moins pour ne laisser aucune place à l’imagination du spectateur. À l’inverse de films comme Sorry, Baby (Eva Victor) ou Mémoire d’une fille (Judith Godrèche), réalisés par des femmes, où le traitement du viol se fait de manière bien plus singulière et livre une expérience intime permettant au spectateur de ressentir pleinement le mal-être des personnages, Robert Guédiguian n’apporte ici rien de neuf. Plus dérangeante encore est la réaction des personnages secondaires face à ce viol. L’exemple le plus frappant reste, selon moi, celle du conjoint de Juliette (Grégoire Leprince-Ringuet) lorsque cette dernière lui annonce ne pas se sentir prête à avoir une relation sexuelle avec lui, alors qu’elle vient de subir un viol. Personne ne devrait avoir à justifier un refus sexuel ; personne ne devrait s’énerver face à ce refus. Beaucoup d’hommes réagissent pourtant ainsi dans la réalité, mais cela mériterait d’être traité avec un regard critique, ce que le film ne fait jamais. Au contraire, c’est elle qui finit par revenir s’excuser. Mais de quoi, au juste ? De ne pas s’être confiée sur un viol qu’elle a subi, face à un homme qui s’emporte parce qu’elle refuse de coucher avec lui ? Lunaire. Ce type de comportement masculin constitue en soi un problème ; il porte une part de responsabilité dans le silence où se trouvent enfermées les victimes de viol. L’absence d’empathie des hommes face à un refus sexuel aurait pu constituer un sujet passionnant à explorer : n’ayant pas appris à communiquer sur leurs émotions, nombre d’hommes développent un manque d’empathie, symptôme parfaitement visible ici, dans une réaction que le réalisateur choisit pourtant de légitimer. La scène suivante, entre Juliette et son amie Rebecca (Lola Naymark), enfonce un peu plus le réalisateur dans son approche réactionnaire. Plutôt que d’adopter un discours d’écoute et de compréhension envers la victime, en lui laissant le temps nécessaire pour se sentir prête à renouer une relation avec un homme, Rebecca la culpabilise en lui reprochant de commettre « une grosse connerie » et en affirmant que non, tous les hommes ne sont pas responsables. J’ai vraiment eu l’impression, à cet instant, d’entendre Robert Guédiguian défendre une position proche du « not all men ». Or la dispute avec son conjoint démontre précisément le contraire : c’est bien « all men » dont il s’agit, et nous avons tous, y compris Robert Guédiguian, un travail à mener sur ce terrain. Être « d’aujourd’hui », c’est justement faire l’effort de traiter avec justesse les violences et agressions sexuelles. Ici, le réalisateur montre qu’il n’a pas su se mettre à la place d’une femme, et encore moins à celle d’une femme violée, ce qu’aucun homme, à mon sens, ne peut véritablement faire. Il devient dès lors nécessaire de placer les femmes au cœur de l’écriture des scénarios traitant de ce sujet.


Juliette est, au départ, un rouage de l’hypercapitalisme numérique, et donc en partie responsable des inégalités actuelles. Elle sert et défend ce système, s’y épanouit pleinement, allant même au-delà de ce qu’on lui demande. Issue d’un milieu populaire, ce comportement reste sociologiquement plausible : les personnes ayant eu le plus de mal à accéder à ces milieux sont souvent celles qui se plient le plus aux exigences capitalistes qui les régissent, et sont donc les moins enclines à les remettre en cause (dissonance cognitive, Leon Festinger). Au lieu d’en dresser une critique, Robert Guédiguian nous propose le portrait idéalisé d’une femme qui finit par se reconvertir dans le caritatif. J’ai eu l’impression qu’elle découvrait l’existence des inégalités sociales à la suite de son accident de voiture, alors même que, venant d’un quartier populaire, elle côtoyait pourtant des personnes victimes d’injustices sociales. Il se dégage une forme de naïveté chez cette jeune femme, finalement hors sol. À aucun moment le film n’évoque non plus l’idée que, si des gens se retrouvent à la rue, c’est aussi parce que d’autres, comme Juliette, consacrent leur vie à ce système capitaliste : elle ne prend jamais conscience du caractère moralement discutable de son ancien emploi. Un discours plus responsabilisant sur ce point aurait été bienvenu.


À la suite de son intégration dans cette association, Juliette change immédiatement de camp pour venir en aide aux plus démunis. On tombe alors très vite dans l’écueil du « white savior » : toutes les bonnes actions sont accomplies par des personnes blanches. C’est Juliette qui les loge dans sa maison, c’est elle qui les défend à la télévision, c’est Christian qui rappelle à l’ordre une travailleuse du sexe dans un discours ultra-paternaliste et abolitionniste, c’est encore le cuisinier blanc qui donne l’alerte en cas d’incendie, malgré la majorité d’immigrés qui logent au même endroit. On ne donne jamais la parole aux personnes racisées, et leur représentation au sein de l’association ne reflète en rien la réalité du terrain, alors même que ce sont majoritairement des personnes racisées qui se retrouvent dans ces situations. Cette non-mixité se retrouve jusque dans le casting : même la mère de Juliette, pourtant censée être algérienne, est incarnée par Marilou Aussilloux.


Le traitement de la guerre d’Algérie et de la responsabilité de l’État français dans ce conflit pose également problème. Aucune critique claire n’en est faite, hormis une brève remarque de l’oncle lors de l’anniversaire des parents, alors même que cette guerre revient systématiquement dans le film. Aucune analyse anticoloniale n’est par ailleurs apportée pour éclairer le viol de la servante.

On perçoit une volonté de modernité, de s’inscrire dans l’époque actuelle, comme le suggère d’ailleurs le titre du film. Il est regrettable que cette intention ne passe ni par le langage, ni par les attitudes, ni par les habitudes des personnages, mais uniquement par des éléments matériels (trottinette électrique, casque audio, application de rencontre, buildings). Chaque tentative d’apporter de la modernité dans le film laisse ainsi davantage transparaître l’ombre du réalisateur septuagénaire.


Le personnage interprété par Jean-Pierre Daroussin m’a semblé bien trop ambivalent : on cherche à nous faire éprouver de la compassion pour un homme qui observe constamment cette femme, y compris lorsqu’elle est nue. Le problème, c’est que le réalisateur traite une nouvelle fois ce personnage d’un regard complètement neutre, voire complice, comme s’il cherchait, là encore, à susciter notre indulgence envers lui.


Enfin, sur le plan de l’analyse politique, le film accuse là aussi un net retard, notamment lorsque le frère de Juliette, au chômage, se compare à des femmes immigrées, enceintes et sans abri, sans que personne ne lui oppose qu’aucune comparaison n’est possible entre ces deux situations. Juliette va même jusqu’à s’excuser de ne pas avoir donné la priorité à son frère au chômage plutôt que d’offrir un « logement » (des tentes installées dans le jardin de sa maison de 200 m²) à ces femmes.


Pour finir, le jeu d’acteur m’a semblé dépourvu de toute incarnation. Le traitement des sujets de société trouve son écho dans le choix du casting, dont l’apparente « jeunesse » n’est finalement qu’un vernis masquant le recyclage habituel des acteurs fétiches de Robert Guédiguian.


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