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URCHIN de Harris Dickinson

  • Jérémie Prigent et Mathis Gautherin
  • il y a 3 jours
  • 4 min de lecture


JÉRÉMIE PRIGENT


LE MOT : ENCOURAGEMENT

La découverte du premier film d’un(e) cinéaste est toujours un mélange de curiosité et d’appréhension, comme une aube qu’on s’imagine enchanteresse, au risque de se retrouver avec un crépuscule qui déchante. Urchin est un entre-deux à la fois solaire et ténébreux. 


Solaire de par l’espoir de résilience envers la vie que se lance comme défi Mike, personnage principal du film, magistralement interprété par Frank Dillane, auréolé du prix du meilleur acteur l’an dernier au festival de Cannes dans la compétition Un Certain Regard. Ce jeune délinquant se languit de petits larcins dans un Londres sec et sans âme. Plutôt paumé et sans avenir, un passage en prison et une prise en charge à sa sortie par les services sociaux vont le galvaniser et lui redonner foi en la réhabilitation sociale, et tout simplement en l’être humain. 


Harris Dickinson se met alors à paraphraser le cinéma naturaliste et frontal de Ken Loach, tout en s’affirmant par l’émotion brute et la beauté incandescente qui suinte de ses cadres et de ses images, il faut l’admettre, stupéfiantes par moments. Jeune éphèbe dans Sans filtre de Ruben Östlund ou jouet de Nicole Kidman dans Babygirl, il se donne un petit rôle dans Urchin, pour laisser le talent de ses comédiens principaux s’exprimer, toutes et tous acquis à sa cause. On sent le chef d’orchestre à la fois perfectionniste et leader de troupe et par conséquent la direction d’acteurs est un des points forts et essentiels de l’œuvre. 


Mais alors pourquoi entrecouper son film d’un onirisme ténébreux, tout droit sorti d’un imaginaire lynchien ? Le mal être de Mike et son appétence à l’auto destruction se suffisent à elles-mêmes,  par le jeu tout en nuance, à fleur de peau,  de son interprète. 

Appuyer son désarroi dans une construction mentale sombre et labyrinthique confine à la faute de goût, à la maladresse gratuite et totalement inutile. 

Est-ce là un geste arty, stylé, pensant donner une originalité esthétique et marquante pour la rétine du spectateur ? 


Gardons plutôt la fraîcheur des dialogues, la truculence de certains personnages, et la nonchalance désespérée de Mike, piquant comme un certain animal marin auquel le titre fait référence, plutôt que de garder en mémoire les tribulations hallucinatoires grotesques et fantasques d’un jeune réalisateur qui se cherche encore (un peu).



MATHIS GAUTHERIN


LE MOT : INABOUTI

Urchin de Harris Dickinson commence comme un portrait social très réaliste : Mike est un jeune SDF de Londres, endetté, accro à l’alcool et aux drogues, fraîchement sorti de prison après un vol de montre stupide et violent qui le ramène encore au point de départ. On voit très vite qu’il n’a pas d’arc de transformation classique vers la rédemption. Ses tentatives de réinsertion — un emploi en cuisine, une chambre en hôtel faisant guise de  foyer, une relation naissante — sont fragiles, maladroites, souvent interrompues par ses vieux réflexes autodestructeurs.

Ce qui fait que Urchin est parfois captivant, c’est la performance brute de Frank Dillane, qui rend Mike à la fois insupportable et étrangement attachant — un type qui veut changer mais ne sait pas comment, et qui finit par saboter sa propre vie encore et encore.


Mais ce qui m’a moins convaincu — et ce qui peut facilement perdre ou laisser froid — ce sont les digressions fantastiques. À plusieurs moments clés, le film dévie du réalisme social pour entrer dans des séquences oniriques ou hallucinatoires qui sont censées révéler l’intériorité de Mike, mais qui manquent souvent de clarté et d’impact narratif. [SPOIL] On le voit par exemple apercevoir une femme mystérieuse, souvent avec un violon, qui surgit dans des moments d’émotion intense ou de rupture psychologique, comme s’il s’agissait d’une figure maternelle symbolique ou d’un fantôme intérieur.


Il y a aussi des visions plus visuellement extravagantes comme la caméra qui suit l’eau de la douche dans un drain qui s’ouvre sur un abîme psychédélique peuplé de formes étranges, ou Mike se retrouve dans une grotte obscure guidé par cette femme, avant d’être projeté par Nathan — un de ses anciens compagnons de rue, incarné par le réalisateur lui-même — dans un vide infini où il tombe, seul, dans le noir. [FIN DU SPOIL]


Ces moments fantastiques auraient pu être la marque d’un vrai travail stylistique sur la psyché brisée du personnage, mais ici ils tombent souvent comme des digressions tonales qui n’arrivent pas à s’intégrer pleinement au récit. Ils donnent une sensation d’incohérence. D’un côté un réalisme social très solide, presque documentaire, et de l’autre une série de flashs symboliques qui n’éclairent pas vraiment le personnage ni l’histoire.


Cette juxtaposition de registres peut être intéressante en théorie, mais dans Urchin elle donne parfois l’impression que le film ne sait pas vraiment où il veut aller. Est‑ce une chronique sociale sur la marginalité et l’addiction, ou une fable psychologique sur les traumas qui hantent Mike ? Sans résolution ni réponse claire, on finit par rester un peu à la surface des choses, plutôt que d’être profondément touché par un arc émotionnel qui devrait être le cœur du film.


Certes, Urchin est un film ambitieux et sincère porté par une grande performance d’acteur et une volonté de montrer la vie “telle qu’elle est” sans paillettes. Mais sa tentative d’y ajouter une dimension fantastique ne fonctionne pas toujours, elle laisse une impression de trompe-l'œil poétique un peu forcé.

 
 
 
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